Sagesse

En préambule, sachez que nous venons de passer une bien bien mauvaise nuit. « Bébé avait faim ? Bébé avait la couche pleine ? ». Non non, pas de ça chez nous. Chez nous, bébé « désature ».

Petit rappel technique

Joséphine est branchée 24h/24 à cet appareil, le saturomètre. Il s’appelle Joey. Il mesure à gauche sa saturation (taux d’oxygène dans le sang) et à droite le rythme cardiaque.

Joey

La saturation de chacun d’entre nous ou presque est de 100%, mais Joséphine, du fait de son trou dans le coeur, mélange sang oxygéné et sang pas oxygéné, ce qui fait que sa saturation est inférieure. Globalement, quand tout va bien, elle est entre 90 et 95% quand elle respire toute seule, au-dessus de 95% quand elle est aidée par Bob, son respirateur. Joey se met à sonner quand elle passe en-dessous de 85% car son corps risque alors de ne plus avoir assez d’oxygène pour fonctionner correctement.

Quand sa saturation baisse, nous avons plusieurs cordes à notre arc pour la faire remonter. En tout premier lieu, bidouiller ou remplacer le capteur qui a peut-être perdu les pédales, c’est le cas la plupart du temps. Ensuite, comme avec votre ordinateur à la maison, éteindre et rallumer Joey.

Bob

Si ça n’est ni l’un ni l’autre, alors, le problème vient de Joséphine. Si elle n’est pas branchée à Bob, on la branche tout de suite. Il lui envoie de l’air ambiant mais sous pression, ce qui aide ses poumons à travailler plus efficacement (il compense la faiblesse de ses muscles qui ne permettent pas d’ouvrir suffisamment sa cage thoracique). La plupart du temps, sa saturation remonte direct. Si ça n’est toujours pas le cas, on nettoie son nez et son arrière gorge (avec une sonde d’aspiration) pour s’assurer qu’il n’y a pas d’obstacle physique au passage de l’air.

L’aspirateur

Si même après ça, elle ne remonte pas, alors, on commence à avoir un vrai problème…Et on sort notre dernière cartouche : la bouteille d’oxygène. On la branche à Bob qui du coup n’envoie plus de l’air ambiant simple, mais de l’air ambiant enrichit en oxygène. Seulement, il faut y aller mollo avec l’oxygène. On commence petit, on voit ce que ça donne. Si ça ne suffit pas, on met un peu plus. Et une fois qu’on a trouvé le dosage qui convient pour retrouver une saturation acceptable, on laisse une demi-heure, pas plus. Ensuite, on débranche. Et on croise les doigts pour que le mauvais souvenir soit derrière nous.

La bouteille d’oxygène

Cette nuit, il a fallu en arriver deux fois à l’oxygène. C’était vraiment une mauvaise nuit.

Et la sagesse alors ?

La sagesse, c’est simple, ça consiste à ne penser ni à hier ni à demain, vivre l’instant présent (ou « comment résumer les milliards de pages de livres qui parlent de la sagesse depuis que l’homme existe » en… une phrase).

Et grâce à Joséphine, on a appris une chose : c’est que tant qu’il ne nous arrive rien dans la vie, c’est facile d’être bien sage. Le passé nous va, le présent il est top, le futur il est sur des rails, nickel, « y’à qu’à » mettre un pied devant l’autre.

Mais en fait, dès qu’un petit cailloux se glisse dans la chaussure, là, ouille… Alors depuis le 3 Août 2018, depuis que l’on sait que la trajectoire de ce petit bout d’amour ne sera pas tout à fait droite, et bien…on est en formation sagesse intensive. Globalement, Olivier y arrive BEAUCOUP mieux que moi (il a triché, en fait il était déjà sage avant). Moi, c’est sûr, pas du tout, et alors je travaille dur, je crois avancer, et puis, zut, raté… Je me prends les pieds dans le moindre tapis qui passe !

Quel rapport ?

Le rapport, c’est que cette qldfjqlksjflqksdjflkqsjflkqsdjf de nuit que l’on vient de passer nous met le nez sur le chemin qu’il reste à parcourir (« me met » plus exactement, puisque c’est moi qui ne suis pas sage). Ça faisait très exactement depuis le 1er mars que Joséphine n’avait pas eu besoin d’oxygène. 14 jours donc. Alors, subrepticement, sans que je m’en rende compte, j’avais commis l’erreur à ne JAMAIS commettre quand on est parent de Joséphine : se projeter vers le futur !


14 jours sans oxygène ! Au début c’est juste un jour, puis deux, puis trois, on n’y pense pas, on attend la chute. Et puis, les jours passent, la chute ne vient pas, alors petit à petit, on s’emballe. « Ce coup-ci, c’est sûr, elle respire, on va pouvoir la déventiler la journée, peut-être même la nuit, débrancher Joey, qu’est-ce qu’ils sont pénibles ces médecins à ne rien vouloir changer jusqu’à au check-up du 3 avril, on le voit bien, nous, qu’elle respire mieux ! »

Et bim. Flagrant délit, les deux mains dans le pot de confiture. « Tu t’es prise pour qui maman là ? Tu étais partie où ? Dans le futur ? Allons allons ! tttttttt… ».

Epilogue

Ce matin, Joséphine est de nouveau en pleine forme. C’était juste une petite nuit comme ça, pour voir. Un examen blanc. Avec une cadence pareille, il est quand même permis d’espérer qu’un jour moi aussi, je serai sage ! (« Tttttttttttt ! C’est se projeter dans le futur ça !).

9 commentaires sur “Sagesse

  1. Un vrai roman d’amour et des leçons de biologie et médecine merci à notre prof (même pas sage).
    Quel plaisir de la voir jouer le rôle de nos poupons d’antan avec ses grds frère et soeurs.
    Grande chance pour Elle d’avoir des parents si battants qui placent en 1ère ligne les relations familiales

    Aimé par 2 personnes

  2. Helà, helà, préférée belle-fille, c’est de la philosophie que tu nous fais là. Ne vas pas nous faire croire que tu es une Madame Jourdain des temps modernes ! En tous cas, un grand merci pour ces leçons de vie que vous nous offrez, toi et ton sage de mari, dans l’accueil de cette petite Pimprenelle pas banale et l’amour qui se vit dans votre tribu. Signé : une grand mère inconditionnelle.

    Aimé par 2 personnes

  3. Lorène,
    Tu manques peut-être de sagesse mais quelle énergie et quel talent d’écriture pour arriver à relater avec une telle aisance cette nuit si tourmentée (avec en plus une réflexion philosophique qui sert à tous …)
    Pour Joséphine, pour l’instant, passer une nuit sans apport d’oxygène, c’est peut-être comme gravir une très haute montagne en autonomie (dur, dur … sauf pour Kilian Jornet).
    Quelqu’un disait sans cesse « Soyez prudents » ; on pourrait ajouter « Soyez patients ! » et que les choses reprennent le bon chemin !

    Aimé par 1 personne

  4. Mais pourquoi je pleure en te lisant, Lorène ? Je crois que c’est l’admiration qui me submerge. Je me sens toute petite (pas que physiquement !!). Vous êtes incroyables. Vraiment.

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